Santé et Développement

"Ce que tu fais pour moi, sans moi, c'est contre moi" Chef coutumier africain

Conférence du Dr Collin tenue à Lille devant 400 membres du Rotary


La Santé ailleurs

Il s’agit de la santé dans « les pays en voie de développement». Ce n’est pas un cours de médecine tropicale, mais je vous fais partager mes réflexions à travers le filtre de mon expérience sur le terrain. Je prends l’exemple de Madagascar et de la RD du Congo d’où je reviens.

Cette santé est fragile et menacée. Comment va-t-elle évoluer dans les quarante ans à venir, c’est-à-dire jusqu’en 2050 ?

Plus que la médecine, que les médicaments,  c’est l’hygiène,  l’apport en eau potable et l’assainissement, qui ont fait faire des progrès notables à la santé.

Quand, dans un pays, les conditions d’apport en eau potable et d’assainissement, sont les mêmes que celles que nous avions en France au moyen-âge, on trouve encore les mêmes maladies : choléra, lèpre, maladies infectieuses, infections intestinales… Près de 80% des maladies des populations du Sud sont dues à la consommation d’eaux polluées.

A Madagascar, sur le canal des Pangalanes,  les enfants que j’examinais avaient cinq maladies :

-         Une infection pulmonaire

-         Une infection intestinale

-         Une parasitose intestinale

-         Une dermatose

-         Et le paludisme

Car l’eau qu’ils boivent est polluée et leur alimentation n’est constituée que de riz,  donc carencée en protéines, oligo-éléments et vitamines.

La RD du Congo est un bon exemple de la situation sanitaire des pays en voie de développement. La RDC est grande comme l’Europe occidentale. C’est un pays riche mais peuplé par des pauvres. Ici sont les dernières richesses de la planète : uranium, or, diamant, cuivre, pétrole, germanium et coltan indispensables pour nos produits Hi-Tech, d’où les convoitises, l’insécurité, les pillages… Au Katanga,  plus grand que l’Allemagne,  tout le monde est là : les mafias, les Chinois, les occidentaux… 10% seulement des minerais extraits sont déclarés à l’état. Il y a 64 millions d’habitants qui sont francophones ;  300 ethnies et 300 dialectes ; ce qui rend difficile l’unité du pays.

48% de la population ont moins de 15 ans ; contre 17% en Europe

3% ont plus de 65 ans ; contre 17% en Europe.

L’espérance de vie est de 38 ans ; ce qui est la moitié de celle de l’Europe. Le climat social est précaire, la corruption généralisée. Il n’y a pas de classe moyenne et 10 % de la population détiennent l’ensemble des secteurs de production. La vie politique est caractérisée par la faiblesse de l’autorité de l’Etat.  Beaucoup d’agitation de la part des politiciens, mais c’est pour garantir leurs propres intérêts. Le fleuve Congo est fascinant. Il avance de 3 à 5 km à l’heure. Son débit passe de 40 000 m3 à la seconde en aout à 90 000 m3 à la seconde en janvier (contre 2 000m3 à la seconde pour le Rhin et le Rhône).

Les maladies les plus fréquentes sont les maladies infectieuses, le paludisme

Rares sont les Congolais qui ne sont pas impaludés ; Le plasmodium devient résistant,  mais un vaccin en expérimentation apporte de l’espoir,  et donne une protection de 55%.  Espérons.

Le Sida est préoccupant. A l’hôpital de Kimbondo à 20km de Kinshasa, où je vais souvent, sur 600 enfants orphelins,  50% sont séro-positifs.

A titre préventif, puisqu’il vaut mieux prévenir que de ne pas guérir,  j’utilise le message du Père Jouannet : «Vous êtes sur un lac, vous ne savez pas nager. Vous disposez de trois barques, et selon les circonstances de la vie vous passez d’une barque à l’autre, mais en aucun cas vous ne tombez dans l’eau, sinon on ne peut rien faire pour vous.  Les trois barques s’appellent : abstinence ; fidélité et préservatif ».

Le diabète est très fréquent ; sans doute provoqué par l’abus de « sucrés » (Fanta, coca, bière…), qui sont souvent leur seul repas… A noter qu’en Europe, nous nous attendons à une « épidémie » de diabète, favorisée aussi par l’abus de boissons sucrées et le surpoids, appelée avec humour « maladie du boulanger» chez l’homme…

Un autre « tueur silencieux », l’hypertension artérielle, qui mal soignée est responsable avec le tabac de nombreux accidents vasculaires cérébraux (AVC).

La malnutrition (aigue ou chronique) frappe 40% des Congolais et est la cause déterminante de 52% des décès en RDC. C’est parce que les hommes sont malnutris qu’ils meurent plus du paludisme ou d’autres maladies.

Pour engager une action, une subvention de contrepartie, je garde à l’esprit deux critères :

1-    L’action entreprise doit être porteuse d’espoir. Elle doit améliorer réellement la vie des gens du pays,  servir de modèle et créer une dynamique de développement.

2-    L’action engagée doit répondre à un besoin et à une demande de la population.

Nous ne pouvons pas décider à la place des autres. C’est une question de respect et de dignité des personnes que l’on veut aider.

« Il ne suffit pas d’aider, il faut savoir comment aider » dit le Père Pedro à Madagascar.

Et comme m’a dit un chef de village en RD du Congo : » Ce que tu fais pour moi,  sans moi,  c’est contre moi ».

Il faut être attentif à ne pas devenir indifférent à la misère, qui favorise les maladies. Il ne faut pas s’habituer ; dans habituer, il y a «tuer» ; Et remarquez que le contraire de l’amour ce n’est pas la haine,  c’est l’indifférence. Nous constatons que nos sociétés se cuirassent d’indifférence.

Comment vont évoluer ces problèmes de santé et d’environnement dans les années à venir ?

Il y a quelques années, nous avions demandé pour notre conférence de District qui avait lieu à Grenoble, au philosophe Gustave Thibon de nous dire comment il voyait l’évolution du monde. A la fin de sa conférence, je lui ai demandé : A votre avis, faut-il être optimiste ou pessimiste ?  Il m’a répondu   « ni l’un ni l’autre,  parce que les optimistes sont des imbéciles heureux et les pessimistes des imbéciles tristes ;   Il faut être réaliste ».

Alors, si on doit être réaliste, attachez vos ceintures, nous rentrons dans une zone de turbulences !… Les tendances sont des menaces. Le rouleau compresseur des menaces s’avance.  Nous ne croyons plus aux lendemains qui chantent.Tout semble aller plus vite et s’accélérer. Nous sommes passés d’un monde où le gros mange le petit à un monde où le rapide mange le lent.

Premier exemple, l’urbanisation avec l’exode rural et la croissance démographique.

Léopoldville, capitale du Congo Belge avait 400 000 habitants en 1960  (dont 15 000 Belges).  Actuellement Kinshasa a 9 millions d’habitants et sa population s’accroit de 50 habitants à l’heure…).

En 1920, seulement 2,5 % de la population de l’Afrique était urbanisée                (C’était Tintin au Congo). En 2003, elle était de 55% ; et 80% de la population mondiale sera urbanisée en 2050.

Nous sommes en 2010,  6,5 milliards d’êtres humains ; et nous serons 9,2 milliards en 2050, soit dans 40 ans. Les 3 milliards d’être humains qui vont naitre avant 2050 proviendront des pays en voie de développement.

En 2050,  3 à 4 habitants sur 9 vivront dans un bidonville,  sans eau potable, sans égout, ni fosse septique, et avec pour bien principal la télévision, qui les enragera d’envie et de haine. Tous les ingrédients de la violence sont là :

-la jeunesse (effet hormone)

-La télévision (effet Hollywood)

-Et la stagnation ou la régression du niveau de vie.

Le bidonville qui est l’entropie de la société humaine,  est l’expression du dédain de l’homme par l’homme.

Je constate qu’un bidonville n’est pas destructible. Il croît sans cesse.

Les conditions de vie y sont infra humaines et ne peuvent avoir comme conséquence que des états de santé déplorables.

Les autres menaces :

Le réchauffement climatique que nous constatons.

A Madagascar, les cyclones sur la côte Est sont plus fréquents ; les rizières sont recouvertes par plusieurs mètres d’eau. Le manioc et les patates douces sont aussi détruits. La malnutrition ne peut que s’amplifier. Les Congolais me disent qu’il fait plus chaud et qu’il pleut moins qu’avant.

L’épuisement des ressources minières et des combustibles fossiles.

L’augmentation vertigineuse des prix du pétrole a des répercussions sur toute la chaîne alimentaire, les transports par exemple. Elle contribue ainsi à la hausse des prix des denrées de base. Malheur aux pays qui doivent importer du pétrole et des céréales.

L’insuffisance alimentaire.

Actuellement, un milliard de personnes dans les pays en voie de développement souffrent de malnutrition. Qu’en sera-t-il quand nous serons 9,2 milliards dans 40 ans ?

D’où l’importance de développer la riziculture intensive, les extraits foliaires de luzerne.

L’épuisement des ressources marines. Au rythme actuel de prélèvement des poissons,  en 2050 il n’y aura plus ni poissons ni pêcheurs….

L’eau nous préoccupe.

Aujourd’hui, 1,1 milliard de personnes n’ont pas accès à l’eau potable ; 2,6 milliards ne disposent pas d’assainissement et 3 milliards de personnes, soit la moitié de l’humanité, n’ont pas de robinet chez eux. Si les 3 milliards d’humains à naitre d’ici 2050,  s’entassent dans des zones déficitaires, on peut craindre que la moitié de l’humanité ne se trouve en situation de pénurie d’eau, où sont déjà 26 pays. Toutes ces menaces sont horizontales et les parades sont verticales. Elles sont donc peu efficaces. Cependant, ces menaces ont toutes des conséquences sur la santé, notamment des plus pauvres.

Il faut garder confiance.

L’homme est capable de tout, même du bien.S’il faut être réaliste par raison, il faut être optimiste par conviction.

J’aime beaucoup ces deux strophes de l’hymne Rotarien :

Rotarien…  Aujourd’hui pour demainPrépare avec confiance

Un monde plein d’espérance.

Pour servir…   Je veux tendre la main

Aux hommes sur cette terre

Et les appeler mes frères.

Que peut faire le Rotary et la Fondation Rotary ?

Les actions qui me semblent prioritaires pour favoriser le développement et la santé sont :

-         L’apport en eau potable et l’assainissement.

-         L’alphabétisation des femmes.  Je constate en effet, qu’en Afrique et à Madagascar, tout ce qui concerne le développement (éducation,  santé), passe par les femmes.

A Kinshasa, nous avons réalisé l’alphabétisation des femmes de 10 quartiers difficiles.  Ensuite, nous leur avons fourni une machine à coudre pour les rendre indépendantes économiquement.

-         Aider à lutter contre la malnutrition, avec la riziculture intensive, les « extraits foliaires de luzerne » et les étangs de pisciculture.

Nous venons de terminer 190 étangs de pisciculture à Lodja, dans le centre de la RD du Congo. Ils vont permettre de corriger la malnutrition de cette région qui a terriblement souffert de 4 ans de guerre. A chaque unité de 10 étangs, nous avons réalisé, avec la Caritas, une petite pharmacie de proximité et un centre d’alphabétisation. Il est important d’aller sur place et de n’engager des actions qu’avec des personnes de confiance. Je ne veux pas me tromper, ni tromper nos amis rotariens qui nous aident.Sinon, l’aide aux pays pauvres, c’est le plus souvent «l’argent des pauvres des pays riches, qui va vers les riches des pays pauvres »… Devant cette course à l’abîme, il faut que les hommes construisent une éthique qui pourrait être commune au plus grand nombre possible; Il faut adapter le message aux conditions éthiques nouvelles qu’imposent les novations  de la  science, de la technique et des mœurs ; en engageant dans cette réflexion les religions, le Rotary International, les autres clubs service,  les maçons, les philosophes…

C’est une Utopie. Qui peut en prendre l’initiative ?

A mon avis,

Nous ne pouvons pas compter sur les organismes Internationaux.  Je pense au FMI et à la Banque mondiale qui ont encouragés les Etats du Sud à produire des denrées exportables pour rembourser leur dette, et négligé d’investir dans l’agriculture locale. Ce n’est qu’après les « émeutes de la faim» en 2008,  que la banque mondiale a dit l’extrême urgence qu’il y a d’orienter l’investissement et l’aide vers l’agriculture familiale vivrière.

Les hommes politiques d’aujourd’hui paraissent plus préoccupés par leur élection ou leur réélection.

Et, comme dit M. Junger du Luxembourg : « Nous savons ce qu’il faut faire ; mais  nous ne savons pas comment être réélu après l’avoir fait ».

Pourquoi  pas un « Concile » sous l’autorité de l’Eglise qui rassemblerait tous ces partenaires devant l’urgence de la situation de l’humanité.

Il faut établir un nouveau code de conduite :

-  passer à une culture de la modération, de la frugalité, avec moins de gaspillages ;

- Trouver un nouvel équilibre entre l’homme et la nature ;

- Exorciser la méchanceté qui est au fond de la nature humaine.

- et provoquer une discipline de responsabilité envers le futur et envers les hommes.

« La terre ne nous appartient pas, nous l’empruntons à nos enfants » disait Saint-Exupéry.  Nous devons leur laisser une terre qui leur assure la permanence d’une vie authentiquement humaine.

C’est notre intérêt bien compris, d’aider les populations locales à mieux vivre chez elles. Ne serait-ce que par égoïsme, puisque nous ne pouvons pas les accueillir toutes chez nous.

Maurice Collin

Lille 24 avril 2010

Conférence du District 1670

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